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Que faire face au « grand fourre-tout » qu’est devenu LinkedIn, où les fake news prospèrent au milieu des publications professionnelles ? Une vingtaine de bénévoles anonymes ont choisi de répondre à leur échelle. Nous sommes allés les rencontrer en septembre 2023 dans le cadre des travaux de la commission « Savoir & Modernité » de l’AAIE-IHEDN.


Yoan BLANC est co-dirigeant de « C’est vrai ça ? », une initiative citoyenne indépendante qui réunit de simples particuliers animés par l’envie de lutter contre les fake news. Il est également professionnel dans le renseignement en sources ouvertes (OSINT) qu’il exerce à son compte. Nous l’avons interviewé pour mieux comprendre leur action.

Propos recueillis par Alexandre Gambuto, cet entretien est extrait du rapport « Quelques réflexions sur le savoir et la modernité… », publié en février 2025 par la commission ad hoc de l’AAIE-IHEDN, animée par Dominique Lamoureux.

Bonjour, Yoan, pouvez-vous nous raconter la genèse de « C’est vrai ça » et nous expliquer son fonctionnement ?

« C’est vrai ça » est une association qui a été fondée par Sylvain Tillon (spécialiste en pédagogie numérique) et par Guy Nagel (avocat) pendant le premier confinement. Ils ont d’abord participé au projet « CopyPost » qui avait pour but de débusquer les copiés-collés. Puis le concept a été amélioré avec le projet actuel. La période du COVID a engendré une forte vague de désinformation et l’envie de lutter contre les fake news leur est apparue naturellement.

Le principe est extrêmement simple. Si une publication LinkedIn semble contenir des informations trompeuses ou erronées, vous citez « C’est vrai ça » en commentaire et nos bénévoles vont « débunker » ce qui a été dit. Cet anglicisme signifie « démystifier » et s’apparente à du fact-checking ou de la vérification d’informations. Le but est de dire si l’information est vraie ou fausse en apportant des arguments objectifs et des sources fiables. Notre posture est toujours la plus neutre possible. On s’autorise parfois quelques traits d’humour dans nos réponses aux spécialistes en « neurobullshit », à savoir, les coachs qui profitent de la faiblesse des gens pour dire des âneries.

Votre association est constituée de bénévoles uniquement ?

Tout à fait. CVC a pris de l’ampleur, car LinkedIn s’éloigne de plus en plus du réseau professionnel et que les publications deviennent un grand fourre-tout. Avec le temps, nous sommes devenus plus nombreux pour faire face. Sur la vingtaine de bénévoles actuelle, seulement trois personnes ne sont pas anonymes. Par ailleurs, le management interne est assez horizontal.

Vous attaquez-vous à tous les sujets ?

D’abord, on ne répond pas quand c’est l’auteur de la publication qui nous taque. Certains auteurs essaient d’augmenter la visibilité de leurs publications par ce subterfuge.

Ensuite, on évite d’intervenir sur un article politique ou un message d’opinion pur. En revanche, si cette opinion s’appuie sur des faits qui sont faux, on intervient.

Quels sont les profils des désinformateurs ?

Il y a plusieurs niveaux. Pendant le confinement nous avions surtout des désinformateurs candides et c’est encore aujourd’hui la plus grande masse. Dans ce cas on désamorce les messages avec une posture pédagogique.

Vous avez ensuite les désinformateurs stratégiques derrière lesquels vous retrouvez des entreprises, des états, ou des organismes paragouvernementaux. Ceux-là produisent de la désinformation suffisamment bien faite pour que les gens la partagent. Ces désinformateurs avancés s’appuient sur le fonctionnement des algorithmes qu’ils connaissent très bien et qu’ils exploitent, ils misent aussi sur la viralité de repartage. Ces acteurs ont clairement un but d’influence de l’opinion. « C’est vrai ça » n’a pas l’ambition de s’attaquer à cette désinformation plus sensible qui nécessite un niveau de sécurité opérationnelle supérieure. Sur ces niveaux stratégiques, il faut être très prudent, car il y a des enjeux géopolitiques très forts, et que l’on s’expose à des menaces. Sur LinkedIn néanmoins, il n’y a pas beaucoup de grands stratèges.

Comment faites-vous pour être garant d’une crédibilité indiscutable ?

La première des choses que je dis aux bénévoles qui nous rejoignent, c’est que l’on peut se tromper dans le travail de débunkage. Cela peut arriver, car on est humains et l’on ne peut pas être des spécialistes de tout. Dans ce cas, on s’excuse. Notre posture est claire, on débunke toujours une histoire, mais jamais une personne, on s’attache à des faits objectifs, nous ne devenons pas des adversaires systématiques. Sur certains sujets cela nous arrive de ne pas savoir ; on ne peut pas être affirmatif dans notre réponse dans ce cas. Pour garantir des réponses de qualité sur des sujets précis, on peut aussi compter sur nos experts bénévoles (agronomes, médecins, chercheurs en biologie, avocat, etc.) dont c’est le métier. Enfin, nous avons un processus interne de validation de nos réponses qui est collectif et qui implique plusieurs niveaux d’expérience au sein des bénévoles. Ce processus permet de garantir une bonne qualité de réponse.

Quelle est la réaction des personnes qui postent des informations fausses, lorsque vous les débunkez ?

C’est variable. Il y a des gens qui nous ignorent, d’autres qui suppriment nos commentaires (dans ce cas-là nous avons des astuces pour pouvoir les republier sans qu’ils le sachent), d’autres qui initient une discussion avec nous. Certains s’excusent et corrigent leur publication. Il est amusant de constater que certaines personnes nous ont bloqués de manière préventive…

Pourquoi n’êtes-vous présent que sur LinkedIn ?

On a déjà du mal à traiter la désinformation sur LinkedIn donc cibler Facebook c’est partir en dépression en 15 jours. Le volume de désinformation est tel que l’on ne pourrait pas suivre.

Est-ce que vous considérez que c’est normal que ce soit à des citoyens d’effectuer ce travail bénévolement ? Est-ce que vous ne palliez pas le travail défaillant des plateformes ?

Oui c’est anormal. Mais au même titre que « Les Restos du cœur » pallient la solidarité nationale. Nous pourrions trouver de nombreux exemples dans le milieu associatif. Malheureusement les plateformes se désengagent de toute modération…

Est-ce que les services publics, les cellules de fact-checking des grands médias ne peuvent pas contribuer ?

Malheureusement, les États sont occupés par ailleurs et les cellules de fact-checking des quotidiens nationaux sont déjà monopolisées pour traiter de gros sujets d’actualité… et elles sont très peu présentes sur Linkedin (on les trouve plus facilement sur X, Facebook et TikTok).

Selon vous, est-ce que le règlement européen Digital Service Act (DSA) qui vient d’être mis en application va changer quelque chose ?

Je n’y crois pas vraiment, il va y avoir quelques ajustements, mais à la marge. Le seul réseau qui risque vraiment des sanctions c’est X (ex-Twitter), car Elon Musk fait n’importe quoi. Ça n’engage que moi, mais ma position c’est qu’il y a un manque de courage politique sur ces sujets. Les réseaux sociaux sont une exception à la loi, ils ne sont pas considérés comme des éditeurs de contenus, donc ils ne sont pas responsables de la production qui y est faite. Mais n’oublions pas qu’il n’y a pas que les GAFAM qui ont une responsabilité dans la diffusion de la désinformation par une mauvaise modération. Les grands groupes produisent aussi beaucoup de désinformation.

Pour ceux qui voudraient se lancer, comment vous rejoint-on ?

On lance des campagnes de recrutement régulièrement, sinon il faut contacter quelqu’un de « C’est vrai ça » pour proposer ses services. Nous sommes maintenant assez vigilants, car nous avons déjà eu de l’entrisme. Il existe désormais différents de « responsabilité » au sein de l’association, en fonction des débunks réalisés et de la participation à l’association.

Je précise qu’il n’y a pas de contrôle de l’implication des bénévoles. On fait comme on peut et quand on a le temps, à côté de nos vies professionnelles. À l’arrivée, on forme les personnes sur les techniques de débunkage. Gardons en tête que plus on sera nombreux, plus notre action sera efficace.

Quel message voudriez-vous faire passer aux décideurs qui nous liront ?

Il faut absolument éduquer et sensibiliser les enfants dans les écoles à rechercher de l’information et à lutter contre la désinformation : qu’est-ce que c’est, comment la détecter, qu’est-ce que les acteurs cherchent à faire ? Cela pourrait être une intervention dès le niveau collège avec une récurrence de 3 ou 4 fois dans l’année. Personne n’est à l’abri de la désinformation, mais avec l’éducation, on limite les risques. La désinformation, ça désagrège le tissu sociétal, c’est une arme pour fracturer les sociétés. Je vais prendre une image pour être plus clair. On est dans un énorme feu de forêt de désinformation et « C’est vrai ça » ce n’est qu’une couverture pour éteindre les braises. Le seul moyen de lutter à la racine, c’est d’éduquer les gens. L’esprit critique a réellement disparu de la circulation surtout chez les jeunes générations, et c’est très inquiétant…